Il y a trois ans, mon médecin m’a regardée dans les yeux et m’a dit quelque chose que je n’attendais pas : « Renee, ce qu’il vous faut, c’est la forêt. » Pas une nouvelle molécule, pas un bilan sanguin supplémentaire — la forêt. J’ai d’abord souri, pensant qu’il plaisantait. Il ne plaisantait pas. Et aujourd’hui, au printemps 2024, cette idée n’est plus marginale : elle est en train de transformer la médecine.
La prescription la plus ancienne du monde, redécouverte
Les Japonais ont un mot pour cela : shinrin-yoku — littéralement, « bain de forêt ». Pas une randonnée sportive, pas une course contre la montre. Juste l’immersion lente et consciente dans un environnement forestier. Marcher doucement. Respirer. Écouter le vent dans les feuilles. Observer la lumière qui joue entre les branches.
Ce que les anciens savaient intuitivement, la science le confirme maintenant avec une précision presque troublante. Le Dr. Qing Li, immunologiste à l’École de médecine de Tokyo et pionnier mondial des recherches sur le shinrin-yoku, a mesuré des baisses de cortisol salivaire de l’ordre de 12 à 15 % après 40 minutes de marche en forêt — une réduction significativement supérieure à celle observée après un exercice équivalent en salle de sport.
Une méta-analyse publiée dans la Revue Forestière Française et portant sur des dizaines d’études internationales confirme : la sylvothérapie réduit la pression artérielle, ralentit la fréquence cardiaque, diminue les marqueurs inflammatoires sanguins et augmente l’activité du système nerveux parasympathique — celui qui nous fait passer de l’état d’alerte à l’état de repos.
Mais pourquoi la forêt, spécifiquement ? Les chercheurs pointent plusieurs facteurs combinés : les phytoncides (composés organiques volatils émis par les arbres, particulièrement les conifères), la lumière filtrée qui agit différemment de la lumière artificielle sur notre rythme circadien, les sons de la nature qui court-circuitent la réponse au stress — et peut-être, tout simplement, quelque chose d’inscrit dans nos gènes depuis des millénaires.

Des médecins qui prescrivent la nature
En mai 2022, au Québec, une trentaine d’organisations représentant 45 000 professionnels de santé ont lancé Prescri-Nature, le premier programme francophone au monde de prescription officielle de temps en nature. Le principe est simple : le médecin inscrit sur l’ordonnance non pas un médicament, mais une dose de nature. Deux heures par semaine minimum, en sessions de vingt minutes au moins.
La Dr. Claudel Pétrin-Desrosiers, instructrice clinique à l’Université de Montréal, est l’une des voix les plus engagées de ce mouvement. « C’est l’une des seules interventions cliniques sans effets indésirables », dit-elle. Et les résultats qu’elle observe chez ses patients — baisse du stress, amélioration de l’humeur, meilleure tension artérielle — sont cohérents avec ce que la littérature scientifique documente depuis plus de vingt ans.
En Écosse, le NHS (National Health Service) collabore depuis 2017 avec la Royal Society for the Protection of Birds Scotland pour proposer des prescriptions nature dans certaines régions. Aux États-Unis, le mouvement ParkRx est actif dans 35 États. En France, si la prescription officielle de nature n’est pas encore institutionnalisée, de plus en plus de médecins généralistes, souvent informellement, orientent leurs patients vers les espaces verts — et les pouvoirs publics commencent à prendre note.
La notion de « médecine préventive par la nature » gagne du terrain dans les congrès médicaux. Ce printemps 2024, c’est un mouvement qui s’accélère.
Forêt vs salle de sport : que dit la science ?
Je ne dirai jamais de mal de la salle de gym. Elle a sa place, surtout en hiver. Mais les études comparatives sont de plus en plus éloquentes sur ce que la nature apporte en plus.
Une revue systématique publiée dans Environment-Behaviour et consolidant les résultats de dizaines d’études montre que le green exercise — l’exercice en milieu naturel — est significativement plus efficace que son équivalent en salle sur plusieurs indicateurs :
- Humeur : réduction plus forte de l’anxiété et de la dépression, élévation de l’estime de soi plus rapide et plus durable
- Récupération du stress : la fréquence cardiaque chute plus vite après une marche en nature qu’après un tapis de course en intérieur ; la variabilité cardiaque (marqueur de l’état du système nerveux) est 20 à 30 % supérieure dans les environnements naturels
- Sommeil : l’exposition à la lumière naturelle du jour synchronise l’horloge biologique et stimule la production de mélatonine le soir — un bénéfice que la lumière artificielle d’une salle de sport ne peut pas reproduire
- Motivation : les participants rapportent davantage de plaisir et expriment plus souvent l’envie de recommencer — ce qui, sur le long terme, est peut-être le bénéfice le plus important
Comme le note une méta-analyse de 2025 parue dans ScienceDirect, l’exercice en espace vert a des effets positifs mesurables sur le bien-être mental, indépendamment de l’intensité de l’effort physique. Autrement dit : même une promenade lente en forêt fait du bien. La dépense calorique est secondaire.

Les parcours santé en forêt : une tendance de fond
Les collectivités territoriales l’ont compris. Depuis quelques années, et avec une accélération notable en 2023-2024, les villes et intercommunalités investissent dans des parcours santé en milieu naturel — des circuits balisés intégrant des stations de stretching, des zones de méditation, parfois des équipements de fitness légers, toujours dans un environnement forestier ou naturel.
L’Office National des Forêts (ONF) accompagne de plus en plus de communes dans la création de ces espaces. L’idée : rendre accessible la forêt thérapeutique à des publics qui n’auraient pas spontanément l’idée d’y aller, ou qui auraient besoin d’un cadre structurant pour commencer.
Ces parcours ne sont pas des pistes de course. Ils sont conçus pour inviter à la lenteur, à la pleine conscience dans le mouvement, à la connexion avec l’environnement. Certains intègrent des panneaux pédagogiques sur les essences d’arbres, les phytoncides, les bienfaits de la nature — une façon de rendre le bain de forêt plus conscient, plus ancré.
Programme de 6 semaines : de débutant à confirmé
Voici ce que je propose à ceux qui veulent commencer — ou approfondir — leur pratique du mouvement en nature ce printemps. Pas besoin d’équipement sophistiqué. Juste des chaussures confortables, des vêtements adaptés et l’envie d’être dehors.
Semaines 1-2 : L’éveil sensoriel (débutants)
Objectif : Reconnecter les sens à l’environnement naturel.
- 2 à 3 sorties de 20-30 minutes dans un parc ou un bois proche
- Marche lente, sans téléphone, sans musique
- Exercice : s’arrêter toutes les 10 minutes et noter mentalement 3 sons, 2 textures, 1 odeur
- Finir par 5 minutes assise contre un arbre, dos appuyé à l’écorce
Semaines 3-4 : La marche active (intermédiaires)
Objectif : Augmenter progressivement le rythme tout en gardant le lien avec la nature.
- 3 sorties de 40-50 minutes
- Alterner 10 minutes de marche rapide / 5 minutes de marche contemplative
- Intégrer des séquences de mobilité articulaire sur un banc ou un rocher : rotations des chevilles, étirements des ischio-jambiers, ouvertures thoraciques
- Boire de l’eau, respirer profondément à chaque pause
Semaines 5-6 : L’immersion complète (confirmés)
Objectif : Vivre une vraie session de shinrin-yoku étendue.
- 1 sortie longue de 2 heures en forêt (ou dans un espace naturel dense)
- 1 sortie trail ou randonnée de 5 à 10 km
- 1 séance de yoga ou stretching en plein air (un tapis sur l’herbe, ça suffit)
- Optionnel : rejoindre un groupe de marche nordique ou un club de trail local
Pour tous les niveaux : Tenez un petit carnet de vos sorties. Notez votre humeur avant et après. En six semaines, vous aurez la preuve par l’expérience — plus éloquente que n’importe quelle étude.
Ce que le printemps nous offre
Il y a quelque chose de particulier dans le printemps. La nature sort d’un long silence, et quelque chose en nous se réveille avec elle. Les journées s’allongent, la lumière change de texture, les oiseaux reprennent leurs conversations. Notre biologie — qui a évolué pendant des millions d’années dans ce même cycle — répond à ces signaux d’une façon que nulle lumière artificielle ne peut reproduire.
J’ai 70 ans. J’ai traversé des années difficiles, des hivers de santé dont je ne suis pas toujours sortie indemne. Ce qui m’a aidée, autant que les médecins et les médicaments, c’est la forêt. La régularité des saisons. Le fait de marcher sur de la terre, de sentir l’air changer, d’entendre le vent.
Ce printemps 2024, si vous ne deviez faire qu’une chose pour votre santé, je vous dirais : sortez. Allez dans un parc, un bois, une forêt. Laissez vos pieds trouver leur rythme. Respirez. La nature n’a pas changé — c’est nous qui avions oublié d’aller la voir.
Votre corps sait. Il faut juste lui en donner l’occasion.
— Renee L.