Je vais te parler d’une molecule que la plupart des medecins sous-estiment et que la plupart des patients ignorent. Une molecule que ton corps fabrique gratuitement — a condition d’etre expose au soleil, a la bonne latitude, a la bonne heure, avec suffisamment de peau decouverte. Ce qui, en France, entre octobre et avril, est a peu pres impossible.
Cette molecule, c’est la vitamine D. Et le mot « vitamine » est trompeur, parce que la vitamine D n’est pas vraiment une vitamine. C’est une hormone. Une hormone steroidienne que ton corps synthetise a partir du cholesterol, sous l’effet des rayons ultraviolets B.
Pas une vitamine : une hormone presente dans chaque cellule
Les vitamines sont des molecules que ton corps ne peut pas fabriquer et qu’il doit trouver dans l’alimentation. La vitamine D, tu la fabriques toi-meme — dans ta peau, quand les UV-B frappent le 7-dehydrocholesterol present dans l’epiderme. Cette reaction produit du cholecalciferol (vitamine D3), qui est ensuite converti dans le foie en calcidiol (25-hydroxyvitamine D), puis dans les reins en calcitriol (1,25-dihydroxyvitamine D) — la forme hormonale active.
Mais voici ce qui a revolutionne notre comprehension : le recepteur de la vitamine D (VDR) n’est pas present uniquement dans les os et l’intestin, comme on le croyait initialement. Il est exprime dans une grande variete de cellules : fibroblastes et keratinocytes de la peau, cellules immunitaires, cellules cardiovasculaires, neurones, cellules pancreatiques, cellules musculaires. La vitamine D influence l’expression de plus de 200 genes.
Et beaucoup de ces tissus possedent aussi la machinerie enzymatique (la 1-alpha-hydroxylase) pour convertir le calcidiol en calcitriol localement — ce qu’on appelle une action autocrine et paracrine. La vitamine D agit donc non seulement comme une hormone classique (produite a un endroit, agissant a distance via le sang), mais aussi comme un regulateur local dans les tissus eux-memes.
C’est pour ca qu’un deficit en vitamine D a des consequences qui depassent largement la sante osseuse.
Le probleme de la latitude
Voila le paradoxe. Ton corps est parfaitement equipe pour fabriquer sa vitamine D. Mais il lui faut des UV-B — et pas n’importe lesquels. Les UV-B necessaires a la synthese de vitamine D (longueur d’onde entre 290 et 315 nm) n’atteignent la surface terrestre que lorsque le soleil est suffisamment haut dans le ciel — typiquement au-dessus de 45 degres d’elevation.
En France metropolitaine (latitude 42 a 51 degres Nord), cette condition n’est remplie que de mai a septembre environ, et seulement entre 10 h et 15 h. Le reste de l’annee, le soleil est trop bas : les UV-B sont absorbes par l’atmosphere avant d’atteindre ta peau. Tu peux rester dehors toute la journee en janvier a Paris — tu ne synthetiseras pas un microgramme de vitamine D.
Resultat : selon les donnees de l’etude nationale ESTEBAN menee par Sante publique France, environ 40 % des adultes francais presentent un taux de 25(OH)D inferieur a 20 ng/mL (50 nmol/L), le seuil conventionnel de carence. Et si on prend le seuil d’insuffisance a 30 ng/mL (75 nmol/L), on depasse largement les 70 a 80 % de la population.
C’est un probleme de sante publique massif et largement silencieux.

Les grandes etudes : VITAL et DO-HEALTH
Deux essais cliniques majeurs ont tente de repondre a la question : la supplementation en vitamine D reduit-elle les maladies chroniques ?
L’etude VITAL (VITamin D and OmegA-3 TriaL) est un essai randomise en double aveugle mene par le Dr JoAnn Manson a Harvard. 25 871 participants (hommes de 50 ans et plus, femmes de 55 ans et plus), supplementes avec 2 000 UI/jour de vitamine D3 ou un placebo, suivis pendant 5,3 ans en mediane.
Resultats principaux : la vitamine D n’a pas reduit significativement l’incidence globale des cancers invasifs (HR = 0,96) ni des evenements cardiovasculaires majeurs. Mais — et c’est un « mais » important — quand on exclut les deux premieres annees de suivi (pour tenir compte de la latence biologique), on observe une reduction de 25 % de la mortalite par cancer (HR = 0,75, intervalle de confiance 0,59-0,96). Ce signal est suffisamment fort pour meriter l’attention.
L’etude DO-HEALTH, menee dans sept centres europeens, a suivi 2 157 adultes de 70 ans et plus pendant trois ans, avec 2 000 UI de vitamine D3 par jour. Chez les participants les plus jeunes (70-74 ans), la vitamine D a reduit le risque d’infections de 16 %. Chez les hommes, elle a abaisse la pression arterielle systolique de 2,5 mmHg.
Ces etudes montrent que la supplementation en vitamine D n’est pas le remede miracle que certains promoteurs annoncent — mais qu’elle a des benefices reels, particulierement chez les personnes deficientes (ce qui, en France, represente la majorite de la population).
Le taux optimal : 40-60 ng/mL
C’est la que le debat fait rage dans la communaute medicale.
Le seuil officiel de « suffisance » retenu par la plupart des autorites sanitaires est de 20 ng/mL (50 nmol/L) de 25(OH)D serique. Ce seuil garantit la sante osseuse — il previent le rachitisme et l’osteomalacie.
Mais de plus en plus de chercheurs et de societes savantes (dont l’Endocrine Society aux Etats-Unis) plaident pour un taux optimal bien plus eleve : 40 a 60 ng/mL (100-150 nmol/L). A ce niveau, les benefices extra-osseux — immunitaires, cardiovasculaires, musculaires, cognitifs — semblent maximises, selon les donnees epidemiologiques disponibles.
Un consensus d’experts publie dans Endocrine (2022) confirme que le taux de 30 ng/mL devrait etre considere comme le minimum pour les personnes agees, et que des taux superieurs sont souhaitables pour les benefices pleiotropiques.
Je recommande a mes patients de viser au moins 40 ng/mL, et de doser regulierement (une a deux fois par an).
Dosage pratique : 1 000 a 4 000 UI par jour
La reponse a la supplementation en vitamine D est tres individuelle. Elle depend du poids corporel, de la pigmentation cutanee, de l’age, de la fonction renale et du taux de depart.
En pratique :
- 1 000 UI/jour : dose d’entretien minimale pour un adulte normo-pondere avec un taux de depart correct.
- 2 000 UI/jour : dose de croisiere raisonnable pour la plupart des adultes francais en hiver.
- 4 000 UI/jour : dose adaptee aux personnes en surpoids, a peau foncee, agees, ou avec un taux initial bas.
La limite superieure de securite fixee par l’Institute of Medicine est de 4 000 UI/jour. Cependant, des etudes cliniques suggerent que des doses allant jusqu’a 10 000 UI/jour restent sures pour la plupart des adultes. La toxicite (hypercalcemie) n’apparait en pratique qu’avec des taux sanguins superieurs a 150 ng/mL — ce qui necessite des doses excessives prises pendant des mois.
Je prefere la supplementation quotidienne plutot que les mega-doses mensuelles ou trimestrielles. La vitamine D est liposoluble et s’accumule dans les graisses, mais les donnees suggerent qu’un apport regulier maintient des taux plus stables.
D3 contre D2 : le match est plie
Il existe deux formes de vitamine D en supplementation : le cholecalciferol (D3, d’origine animale ou synthetise a partir de la lanoline) et l’ergocalciferol (D2, d’origine vegetale/fongique).
Une meta-analyse publiee dans Nutrients (2021) portant sur 24 etudes et 1 277 participants a tranche : la D3 est significativement plus efficace que la D2 pour augmenter et maintenir le taux serique de 25(OH)D (difference moyenne de 15,69 nmol/L en faveur de la D3). La D3 augmente aussi mieux le taux chez les personnes qui ne sont pas deficientes, alors que la D2 echoue dans ce cas.
En clair : prends de la D3. La D2 est moins efficace, point final.
Le cofacteur indispensable : la vitamine K2
La vitamine D augmente l’absorption intestinale du calcium. C’est son role classique. Mais si le calcium absorbe ne va pas dans les os, ou va-t-il ? Dans les arteres. Dans les reins. Dans les tissus mous. Et ca, c’est un probleme.
C’est la que la vitamine K2 (menaquinone) intervient. La K2 active une proteine appelee la MGP (Matrix Gla Protein), qui escorte le calcium hors des arteres et des tissus mous, et active l’osteocalcine, qui dirige le calcium vers les os.
Autrement dit : la vitamine D ouvre la porte au calcium. La K2 lui indique ou aller. Sans K2, le calcium risque de se deposer la ou il ne devrait pas.
La forme la plus etudiee est la menaquinone-7 (MK-7), avec une demi-vie plus longue que la MK-4. Dose habituelle : 100 a 200 microgrammes par jour. Sources alimentaires : natto (champion absolu), fromages fermentes (gouda, brie), jaune d’oeuf.
Je recommande systematiquement d’associer vitamine D3 et K2 a mes patients supplementes.
Le protocole que je prescris
Voici ce que je recommande a mes patients, en tant que medecin :
- Dosage sanguin de la 25(OH)D serique, une fois en automne et une fois au printemps.
- Supplementation quotidienne en D3 : 1 000 a 4 000 UI/jour selon le taux de depart et les facteurs individuels.
- Vitamine K2 (MK-7) : 100-200 microgrammes par jour, surtout si supplementation D3 superieure a 2 000 UI.
- Exposition solaire raisonnee de mai a septembre : 15-20 minutes bras et jambes decouvertes, entre 10 h et 15 h, sans creme solaire (la creme solaire bloque les UV-B). Le reste de l’annee, la supplementation est indispensable.
- Eviter les mega-doses mensuelles (100 000 UI en ampoule) — elles creent des pics et des creux peu physiologiques.
La vitamine D est l’un des supplements les plus etudies, les plus surs et les moins chers qui existent. En hiver, en France, ne pas en prendre est une negligence que la science ne justifie plus.
— Marc D.