Je vais te parler d’un sujet ou la medecine s’est peut-être trompee pendant des decennies. Pas completement trompee — mais trompee par exces de precaution. Le sujet, c’est le soleil.
Depuis les annees 1980, le message de sante publique est clair et univoque : « Le soleil est dangereux. Protegez-vous. Creme solaire, chapeau, manches longues, restez a l’ombre. » Ce message a sauve des vies — les cas de coups de soleil graves et les melanomes lies aux brûlures repetees ont ete mieux prevenus. Mais il a aussi eu un effet pervers : une partie de la population evite desormais le soleil comme la peste, au point de se priver d’un des mecanismes biologiques les plus importants pour la sante — la synthèse de vitamine D.
Et une etude suedoise monumentale est venue bousculer toutes nos certitudes.
L’etude suedoise MISS : 29 518 femmes, 20 ans de suivi
La cohorte MISS (Melanoma in Southern Sweden) est une etude prospective qui a suivi 29 518 femmes suedoises âgees de 25 a 64 ans, recrutees entre 1990 et 1992, pendant 20 ans. C’est l’une des plus grandes etudes jamais realisees sur la relation entre l’exposition solaire et la mortalite.
Les resultats, publies par Pelle Lindqvist et ses collègues dans le Journal of Internal Medicine en 2014 et 2016, sont saisissants :
- Les femmes qui evitaient le soleil avaient un taux de mortalite toutes causes environ deux fois plus eleve que les femmes les plus exposees au soleil.
- L’evitement du soleil etait un facteur de risque de mortalite d’une magnitude comparable au tabagisme. Les non-fumeuses qui evitaient le soleil avaient une esperance de vie similaire aux fumeuses qui s’exposaient le plus au soleil.
- Les femmes avec les habitudes d’exposition solaire les plus actives etaient principalement protegees contre la mortalite cardiovasculaire et la mortalite non cancereuse/non cardiovasculaire.
- Les femmes exposees au soleil avaient bien un risque accru de cancer cutane (melanome) — mais leur mortalite globale etait quand même plus basse, parce que la reduction de la mortalite cardiovasculaire et autres compensait largement le sur-risque de melanome.
Ces resultats ne signifient pas que le soleil est sans danger. Ils signifient que l’evitement total du soleil est lui aussi un facteur de risque — et un facteur de risque potentiellement plus grave que le melanome lui-même.
La fenêtre de synthèse UV-B : tout est une question de latitude et d’heure
Pour comprendre le dilemme, il faut comprendre la physique. La vitamine D est synthetisee dans ta peau quand les rayons UV-B (longueur d’onde 290-315 nm) frappent le 7-dehydrocholesterol present dans l’epiderme. Ce 7-DHC est alors converti en previtamine D3, qui devient vitamine D3 par un processus thermique.
Mais les UV-B n’atteignent la surface terrestre que lorsque le soleil est suffisamment haut dans le ciel — typiquement au-dessus de 45 degres d’elevation. En dessous de cette elevation, les UV-B sont absorbes par l’atmosphère avant d’atteindre ta peau.
Et c’est la que la latitude devient cruciale. Au-dessus du 35e parallèle nord — ce qui inclut toute la France metropolitaine, toute l’Europe du Nord, la majeure partie des Etats-Unis, la Russie, le Japon du Nord — la fenêtre de synthèse de vitamine D est limitee aux mois d’ete. Concrètement :
- A Paris (48°N), la synthèse de vitamine D n’est possible qu’entre avril et septembre environ, et seulement entre 10h et 15h.
- En hiver, le soleil est trop bas. Tu peux rester dehors toute la journee en janvier — tu ne synthetiseras pas un microgramme de vitamine D.
- A Marseille (43°N), la fenêtre est un peu plus large — de mars a octobre.
- Au Tropique du Cancer (23°N) et en dessous, la synthèse est possible toute l’annee.
Une etude publiee dans PMC en 2024 a calcule les temps d’exposition UV-B necessaires pour maintenir des taux suffisants de vitamine D selon la latitude, la saison, et le phototype. A 50°N en ete, il faut environ 10-15 minutes d’exposition des bras et des jambes pour un phototype II (peau claire). Pour un phototype V ou VI (peau foncee), c’est 3 a 6 fois plus longtemps.

Le phototype : ta peau definit ton besoin
L’echelle de Fitzpatrick classe les phototypes cutanes de I a VI :
- Type I : peau très claire, brûle toujours, ne bronze jamais (celtes, roux)
- Type II : peau claire, brûle facilement, bronze difficilement
- Type III : peau intermédiaire, brûle parfois, bronze progressivement
- Type IV : peau mate, brûle rarement, bronze facilement (mediterraneens)
- Type V : peau foncee, ne brûle presque jamais
- Type VI : peau noire, ne brûle jamais
La melanine — le pigment qui determine la couleur de ta peau — est un filtre UV-B naturel. Plus ta peau est foncee, plus elle filtre les UV-B, et plus tu as besoin de temps d’exposition pour synthetiser la même quantite de vitamine D. C’est un avantage sous les tropiques (protection contre les brûlures et le cancer cutane) mais un desavantage aux latitudes nordiques.
Les personnes de phototype V et VI vivant en Europe du Nord sont parmi les plus a risque de carence en vitamine D. C’est un problème de sante publique specifique et trop souvent ignore.
La règle absolue : ne jamais brûler
Voila le principe fondamental qui devrait guider ta relation avec le soleil : ne jamais brûler. Jamais.
Le coup de soleil (erythème solaire) est le signe que tes cellules cutanees ont subi des dommages massifs a l’ADN. Les dimères de thymine — des liaisons anormales entre bases adjacentes de l’ADN — se forment massivement sous l’effet des UV-B. Ton systeme de reparation de l’ADN (NER, nucleotide excision repair) se met en marche, mais il est submerge. Les cellules endommagees au-dela de la reparation entrent en apoptose — c’est la peau qui pèle.
Le risque de melanome est etroitement lie au nombre de coups de soleil, en particulier pendant l’enfance et l’adolescence. Les brûlures repetees sont le vrai danger — pas l’exposition solaire raisonnable.
La dose d’UV-B qui produit un erythème minimal (MED, Minimal Erythemal Dose) varie selon le phototype : environ 20-30 minutes pour un type II, 40-60 minutes pour un type III, et beaucoup plus pour les types IV-VI. L’objectif est de s’exposer a environ 50-75 % de sa MED — suffisamment pour produire de la vitamine D, mais pas assez pour brûler.
Le protocole que je recommande
En tant que medecin, voici mon approche equilibree :
De mai a septembre (en France) : - Expose tes bras et tes jambes au soleil 15 a 20 minutes par jour, entre 10h et 15h, sans creme solaire sur les zones exposees. C’est la fenêtre de production de vitamine D. - Après ces 15-20 minutes, applique de la creme solaire SPF 30+ ou couvre-toi si tu restes au soleil. La creme solaire bloque 95-99 % des UV-B — ce qui est parfait pour la protection cutanee mais empêche la synthèse de vitamine D. - Ne t’expose jamais au point de brûler. Si tu es de phototype I ou II, 10-15 minutes peuvent suffire. Si tu es de phototype V-VI, tu peux rester plus longtemps. - Le visage et les mains ne suffisent pas — la surface exposee est trop faible pour produire des quantites significatives de vitamine D.
D’octobre a mars (au-dessus du 35e parallèle) : - La supplementation en vitamine D3 est indispensable. 2 000 a 4 000 UI/jour pour la plupart des adultes. Fais doser ta 25(OH)D en automne pour ajuster la dose. - L’exposition solaire hivernale est benefique pour le moral (lumière, rythme circadien) mais ne produit pas de vitamine D a nos latitudes.
Pour les enfants : - Même principe : exposition progressive, jamais de brûlure, creme solaire après la dose de vitamine D. Les brûlures infantiles sont les plus dangereuses pour le risque de melanome a l’âge adulte.
L’equilibre, pas l’extremisme
Le message que je veux transmettre est un message d’equilibre. Les deux extrêmes sont dangereux :
- L’evitement total du soleil conduit a des carences en vitamine D, associees a un sur-risque cardiovasculaire, immunitaire, osseux et potentiellement cancereux. L’etude MISS montre que c’est un facteur de risque comparable au tabagisme.
- L’exposition excessive sans protection conduit a des brûlures, un vieillissement cutane accelere (photoaging), et un risque accru de cancer cutane.
Entre les deux, il y a une zone optimale : une exposition quotidienne raisonnable, adaptee a ton phototype et a la saison, completee par une supplementation en vitamine D quand le soleil ne suffit pas. C’est la medecine de l’equilibre. C’est la medecine que je pratique.
— Marc D.