La médecine préventive repose sur un principe simple mais souvent négligé : détecter tôt, c’est traiter mieux. Une pathologie identifiée à un stade précoce — qu’il s’agisse d’un cancer, d’un diabète ou d’une dyslipidémie — se prend en charge de façon radicalement différente de la même pathologie diagnostiquée tardivement. Les traitements sont moins lourds, les pronostics meilleurs, et les coûts — humains comme financiers — considérablement réduits.

Pourtant, en pratique, la prévention reste le parent pauvre de la médecine française. Beaucoup de patients ne consultent que lorsqu’un symptôme apparaît. Or, la plupart des maladies chroniques — hypertension, diabète de type 2, cancers du sein, du côlon, du col de l’utérus — sont silencieuses pendant des années avant de se manifester cliniquement. Le dépistage est la seule fenêtre d’intervention précoce.

Cet article propose un guide structuré par décennie de vie, des examens à demander, et rappelle un droit méconnu : l’examen de prévention en santé gratuit proposé par la CPAM.

Le bilan de santé gratuit de la CPAM : un droit que tu ne connais peut-être pas

Depuis 1945, l’Assurance maladie propose un examen de prévention en santé (EPS), anciennement appelé « bilan de santé gratuit ». Cet examen est accessible à tous les assurés du régime général et à leurs ayants droit, sans condition de revenus.

Il comprend un examen clinique, des analyses biologiques (glycémie, cholestérol, numération sanguine), un contrôle de la vue et de l’audition, un examen bucco-dentaire, et un entretien de prévention personnalisé. Le contenu est adapté à l’âge, aux antécédents familiaux et aux facteurs de risque individuels.

L’examen a lieu dans un centre d’examen de santé (CES) affilié à ta CPAM. Pour en bénéficier, il suffit de contacter ta caisse d’assurance maladie ou de t’inscrire en ligne. Tu peux le faire tous les cinq ans — et plus fréquemment si tu es en situation de précarité.

C’est gratuit, c’est complet, et c’est sous-utilisé. Si tu n’y es jamais allé, cette rentrée est le bon moment.

La trentaine : établir les bases

Entre 30 et 39 ans, le risque de maladie grave reste statistiquement faible, mais c’est la décennie où les comportements à risque commencent à laisser des traces métaboliques. C’est aussi le moment idéal pour établir des valeurs de référence — des chiffres « de base » auxquels on pourra comparer les résultats futurs.

Bilan lipidique initial : la Haute Autorité de Santé (HAS) recommande un premier bilan lipidique chez l’homme dès 40 ans et chez la femme dès 50 ans, mais en présence de facteurs de risque (tabagisme, antécédents familiaux de maladie coronaire précoce, surpoids), ce bilan devrait être réalisé dès la trentaine. Il comprend le cholestérol total, le HDL-cholestérol, les triglycérides et le calcul du LDL-cholestérol. Si les résultats sont normaux, il n’est pas nécessaire de le recontrôler avant cinq ans.

Glycémie à jeun : un dosage de la glycémie veineuse à jeun permet de dépister un prédiabète (entre 1,10 et 1,25 g/L) ou un diabète de type 2 (≥ 1,26 g/L à deux reprises). Avec l’épidémie de sédentarité et de surpoids, le diabète de type 2 touche des patients de plus en plus jeunes.

Tension artérielle : à mesurer à chaque consultation médicale, au minimum une fois par an. L’hypertension artérielle est le facteur de risque cardiovasculaire le plus fréquent en France — et elle est totalement asymptomatique.

Dépistage des IST : sérologie VIH, hépatites B et C, syphilis. À proposer systématiquement si tu n’as jamais été dépisté, ou si tu as eu des conduites à risque. Le dépistage VIH est recommandé au moins une fois dans la vie pour l’ensemble de la population de 15 à 70 ans.

Col de l’utérus (femmes) : le dépistage du cancer du col est recommandé dès 25 ans. Entre 25 et 30 ans : un frottis cervico-utérin (examen cytologique) à 1 an d’intervalle pour les deux premiers, puis tous les 3 ans si les résultats sont normaux. À partir de 30 ans : un test HPV tous les 5 ans, qui est plus sensible que la cytologie seule.

Examen dermatologique : en présence de grains de beauté atypiques (asymétriques, bords irréguliers, couleur inhomogène, diamètre > 6 mm, évolutifs — la règle ABCDE), une consultation dermatologique est indiquée. Le mélanome est en augmentation constante en France, et le pronostic dépend directement du stade au diagnostic.

Mesure de la tension artérielle avec un sphygmomanomètre, examen de dépistage cardiovasculaire essentiel

La quarantaine : resserrer la surveillance

C’est la décennie où les maladies cardiovasculaires commencent à se manifester, surtout chez les hommes. Le bilan se densifie.

Bilan lipidique systématique : si ce n’est pas déjà fait, c’est maintenant obligatoire. À 40 ans chez l’homme, 50 ans chez la femme — mais en pratique, un premier bilan à 40 ans pour tous est raisonnable. L’objectif de LDL-cholestérol dépend du niveau de risque cardiovasculaire global, calculé par le score SCORE2.

Glycémie tous les 3 ans : à partir de 45 ans, ou plus tôt si facteurs de risque (surpoids, antécédents familiaux de diabète, syndrome des ovaires polykystiques).

Bilan thyroïdien : pas systématique, mais à demander en cas de fatigue inexpliquée, prise de poids, frilosité, constipation (hypothyroïdie) ou palpitations, nervosité, perte de poids (hyperthyroïdie). Le dosage de la TSH suffit en première intention.

Examen ophtalmologique : la presbytie commence — tu l’as peut-être déjà remarqué. Mais au-delà du confort visuel, un examen ophtalmologique permet de dépister le glaucome (mesure de la pression intraoculaire), qui est asymptomatique jusqu’à un stade avancé. À partir de 40 ans, un examen tous les 2 à 3 ans est recommandé.

Examen bucco-dentaire : les maladies parodontales (inflammation des gencives et de l’os alvéolaire) touchent la majorité des adultes à des degrés divers. Elles sont associées à un risque accru de maladies cardiovasculaires et de diabète. Un détartrage annuel et un bilan parodontal complet à la quarantaine sont indiqués.

Électrocardiogramme (ECG) de repos : pas systématique en population générale, mais à réaliser si tu as des facteurs de risque cardiovasculaires (tabac, hypertension, diabète, dyslipidémie, antécédents familiaux) ou si tu reprends une activité sportive intense.

La cinquantaine : l’âge des dépistages organisés

C’est à partir de 50 ans que les trois dépistages organisés des cancers en France entrent en jeu. Ils sont pris en charge à 100 % par l’Assurance maladie.

Cancer colorectal : le test immunologique fécal est proposé tous les 2 ans entre 50 et 74 ans. C’est un test simple, à faire chez soi : tu prélèves un échantillon de selles et tu l’envoies au laboratoire. Le test recherche des traces de sang invisible à l’œil nu. Un résultat positif (environ 4 % des cas) ne signifie pas cancer — il nécessite une coloscopie de confirmation. Ce dépistage réduit la mortalité par cancer colorectal de 15 à 20 % dans les populations qui participent.

Cancer du sein (femmes) : une mammographie bilatérale est proposée tous les 2 ans entre 50 et 74 ans, avec double lecture des clichés. Le dépistage organisé permet de détecter des tumeurs de petite taille, souvent avant qu’elles ne soient palpables. Avant 50 ans, le dépistage n’est pas systématique (sauf facteurs de risque : mutation BRCA, antécédents familiaux au premier degré).

Col de l’utérus (femmes) : le dépistage continue, avec un test HPV tous les 5 ans entre 30 et 65 ans.

Bilan cardiovasculaire approfondi : à 50 ans, le risque cardiovasculaire augmente significativement. Un calcul du score de risque SCORE2, intégrant l’âge, le sexe, la pression artérielle systolique, le cholestérol total, le HDL et le statut tabagique, devrait être réalisé. En fonction du résultat, des examens complémentaires peuvent être indiqués : écho-Doppler des troncs supra-aortiques, épreuve d’effort.

Densitométrie osseuse (femmes) : à discuter à la ménopause, surtout en présence de facteurs de risque d’ostéoporose (maigreur, tabagisme, antécédents de fracture, corticothérapie prolongée). L’ostéodensitométrie (DXA) mesure la densité minérale osseuse au rachis lombaire et au col fémoral.

La soixantaine : ne rien lâcher

Les dépistages organisés continuent. Mais d’autres enjeux apparaissent.

Dépistage du cancer de la prostate (hommes) : sujet controversé. Le dosage du PSA (antigène spécifique de la prostate) n’est pas recommandé en dépistage systématique par la HAS, en raison du risque de surdiagnostic et de surtraitement. Mais il doit être proposé et discuté avec le patient à partir de 50 ans (45 ans si antécédents familiaux ou origine afro-antillaise). C’est une décision partagée — pas un réflexe automatique.

Audiogramme : la presbyacousie (perte d’audition liée à l’âge) touche environ un tiers des personnes de plus de 65 ans. Un dépistage auditif permet d’intervenir tôt avec un appareillage — les études montrent que la perte auditive non corrigée est un facteur de risque majeur de déclin cognitif et de démence. L’étude ACHIEVE, publiée dans The Lancet en 2023, a montré qu’un appareillage auditif réduisait le déclin cognitif de 48 % chez les personnes à haut risque.

Bilan rénal : créatinine, débit de filtration glomérulaire (DFG), recherche de protéinurie. L’insuffisance rénale chronique est silencieuse et progressive. Un dépistage annuel est recommandé chez les diabétiques, les hypertendus et les personnes de plus de 60 ans.

Vaccination : le rappel dTPolio tous les 10 ans reste nécessaire (à 65 ans, puis tous les 10 ans). La vaccination antigrippale annuelle est recommandée à partir de 65 ans. Le vaccin anti-zona est à discuter avec ton médecin.

Mammographie en cours, examen de dépistage organisé du cancer du sein recommandé entre 50 et 74 ans

Au-delà de 70 ans : adapter sans renoncer

Le dépistage organisé du cancer colorectal et du cancer du sein s’arrête officiellement à 74 ans. Mais cela ne signifie pas que la prévention s’arrête.

Évaluation gériatrique standardisée : à partir de 70-75 ans, une évaluation globale est plus pertinente que des examens isolés. Elle intègre l’état nutritionnel (score MNA), la mobilité (test de vitesse de marche, test du lever de chaise), les fonctions cognitives (MoCA ou MMSE), l’humeur (échelle GDS), l’autonomie fonctionnelle (ADL/IADL) et le risque de chute.

Dépistage cognitif : à proposer si plainte mnésique du patient ou de l’entourage, ou si changement comportemental. Le MoCA (Montreal Cognitive Assessment) est l’outil de dépistage de référence — plus sensible que le MMSE pour les troubles cognitifs légers.

Bilan nutritionnel : la dénutrition touche 15 à 38 % des personnes âgées en institution et 4 à 10 % à domicile. Un dosage de l’albumine, une surveillance du poids et un calcul de l’IMC doivent être réguliers.

Révision des ordonnances : la polymédication (≥ 5 médicaments quotidiens) concerne plus de 50 % des personnes de plus de 75 ans. Un bilan de médication par le médecin traitant, en lien avec le pharmacien, permet de supprimer les médicaments inappropriés, de réduire les interactions et de diminuer le risque iatrogénique — première cause d’hospitalisation évitable dans cette tranche d’âge.

Comment insister auprès de ton médecin

Je vais être direct : tous les médecins ne proposent pas spontanément l’ensemble de ces examens. Le temps de consultation est limité, les priorités sont souvent orientées vers les motifs aigus, et la prévention passe au second plan.

Voici ce que je te recommande :

  1. Prépare ta consultation. Arrive avec une liste écrite des examens que tu souhaites demander, en fonction de ton âge et de tes facteurs de risque. Ce n’est pas de l’automédecine — c’est de la proactivité éclairée.
  2. Formule tes demandes clairement : « J’aimerais faire un bilan lipidique complet, est-ce pertinent dans mon cas ? » est plus efficace que « Je voudrais une prise de sang ».
  3. Invoque les recommandations : « La HAS recommande un test immunologique fécal tous les 2 ans après 50 ans — je ne l’ai jamais fait » est un argument que tout médecin entendra.
  4. N’accepte pas le « on verra plus tard » sans justification. Si un examen est recommandé pour ton profil de risque, tu as le droit de le demander.
  5. Utilise l’EPS de la CPAM comme filet de sécurité. Si ton médecin ne couvre pas certains aspects, le bilan gratuit de la Sécu peut compléter.

En résumé

La prévention n’est pas un luxe — c’est la forme la plus rationnelle de médecine. Chaque décennie de vie apporte ses risques spécifiques et ses outils de dépistage adaptés. Les ignorer ne supprime pas les risques — cela ne fait que retarder le diagnostic, souvent au détriment du pronostic.

Cette rentrée 2022, prends rendez-vous. Pas parce que tu as un symptôme. Mais parce que c’est le meilleur investissement que tu puisses faire pour les décennies qui viennent.

— Marc D.