Il y a des lieux qui portent en eux quelque chose d’insaisissable. La peninsule de Nicoya, au Costa Rica, est l’un de ces lieux. Quand j’ai decouvert cette zone bleue pour la premiere fois — a travers les travaux de Dan Buettner et les donnees demographiques de Michel Poulain — j’ai ete touchee par quelque chose de profond. Ce n’est pas seulement que les gens y vivent longtemps. C’est la facon dont ils vivent. Avec une intention, un ancrage, une joie tranquille que nous avons, pour la plupart, perdue.
Laisse-moi te raconter Nicoya.
Une terre ancienne, un peuple enracine
La peninsule de Nicoya tire son nom d’un chef Chorotega — le peuple indigene qui dominait cette region quand les conquistadors espagnols sont arrives en 1523. Les Chorotegas etaient la plus grande et la plus avancee des tribus du Costa Rica. Leur heritage n’a pas disparu : aujourd’hui encore, 5 % de la population de Nicoya se declare d’origine Chorotega (contre 2 % a l’echelle nationale).
Cet heritage impregne tout : l’alimentation, les croyances, le rapport a la terre. La poterie Chorotega est toujours fabriquee dans les villages de Guaitil et San Vicente. Les techniques de preparation du maïs — le nixtamal, cuisson du grain avec de la chaux vive — remontent a des siecles de savoir indigene.
Ce que tu observes a Nicoya, ce n’est pas un « mode de vie sain » invente par des consultants en bien-etre. C’est un mode de vie transmis, couche apres couche, generation apres generation. Et c’est peut-etre pour ca qu’il tient.
Le plan de vida : avoir une raison de se lever
Si tu demandes a un centenaire de Nicoya quel est son secret, il ne te parlera probablement pas de son alimentation ou de son taux de cholesterol. Il te parlera de son plan de vida — littéralement, son « plan de vie ». C’est l’equivalent costaricain de l’ikigai japonais : une raison d’etre, un sentiment de but qui donne direction et sens a chaque journee.
Pour les centenaires de Nicoya, le plan de vida n’est pas un concept abstrait. C’est concret : s’occuper du jardin qui nourrit la famille. Garder les petits-enfants. Transmettre un savoir-faire. Etre present au repas du soir. Participer a la messe du dimanche.
Les etudes montrent que ce sens du but peut ajouter jusqu’a sept annees de vie. Sept ans. C’est plus que n’importe quel supplement ou regime alimentaire jamais etudie. Le sentiment d’etre utile, d’etre attendu, d’avoir un role — c’est un medicament invisible d’une puissance extraordinaire.
A 70 ans, je le comprends dans ma chair. Depuis que mes enfants sont grands, c’est l’ecriture, la meditation et les conversations avec des amis chers qui me donnent mon plan de vida. Chacun doit trouver le sien. Mais personne ne peut vivre longtemps sans.

L’eau de Nicoya : le calcium invisible
Parmi les facteurs de longevite identifies a Nicoya, il y en a un qui surprend toujours : l’eau. L’eau de la peninsule a la plus forte teneur en calcium et en magnesium de tout le Costa Rica.
Ce n’est pas anodin. Le calcium est essentiel a la sante osseuse et cardiovasculaire. Le magnesium intervient dans plus de 300 reactions enzymatiques, dont la regulation de la pression arterielle et le metabolisme du glucose. En buvant simplement l’eau de leur puits et de leurs sources, les Nicoyens absorbent quotidiennement des doses significatives de ces deux mineraux.
Les chercheurs ont note que les taux de fractures de hanche et de maladies cardiaques sont nettement plus bas a Nicoya que dans le reste du Costa Rica. L’eau n’explique pas tout, mais elle contribue — silencieusement, quotidiennement, depuis la naissance jusqu’a la mort.
C’est une lecon d’humilite : parfois, ce qui nous protege le plus est tellement banal qu’on ne le remarque meme pas.
Le mais, les haricots et les courges : le trio ancestral
L’alimentation traditionnelle de Nicoya repose sur les « trois soeurs » de l’agriculture mesoamericaine : le mais, les haricots et les courges. C’est une combinaison nutritionnelle d’une intelligence remarquable :
- Le mais fournit des glucides complexes et, grace au processus de nixtamalisation (cuisson avec de la chaux), libere la niacine (vitamine B3) et apporte un supplement de calcium
- Les haricots noirs completent les acides amines du mais pour former des proteines completes, tout en apportant fer, folates et fibres
- Les courges ajoutent vitamines, mineraux et diversite
A cela s’ajoutent des fruits tropicaux abondants — papayes, mangues, oranges — riches en vitamine C et en antioxydants. Et de l’huile de palme traditionnelle, en petites quantites.
Ce regime est largement vegetal, modere en calories, riche en fibres et en micronutriments. C’est aussi un regime bon marche, base sur des aliments locaux accessibles. Pas de quinoa importe, pas de baies exotiques. Juste ce que la terre donne.
La foi et la communaute : les piliers invisibles
A Nicoya, la foi catholique est omnipresente. La messe du dimanche, les fetes de saints, les prieres du soir — ce n’est pas du folklore. C’est le rythme de la vie.
Les centenaires de Nicoya vivent generalement avec leur famille — enfants et petits-enfants sous le meme toit ou a quelques maisons de distance. Ils rendent visite a leurs voisins regulierement. Ils font partie d’une communaute tissee serree.
L’isolement social est l’un des facteurs de risque les plus devastateurs pour la sante des personnes agees — comparable au tabagisme en termes de mortalite. A Nicoya, l’isolement est presque impossible. Tu es toujours entoure. Toujours attendu. Toujours inclus.
Les chiffres qui parlent
Les donnees demographiques de Nicoya sont remarquables. Une etude de suivi portant sur 16 300 personnes agees costaricaines a estime que les hommes de Nicoya avaient un risque de mortalite inferieur de 20 % (DRR = 0,80) par rapport au reste du pays, sur la periode 1990-2011.
Encore plus frappant : pour un homme de 60 ans a Nicoya, la probabilite de devenir centenaire est presque sept fois plus elevee que pour un Japonais du meme age. Et son esperance de vie est superieure de 2,1 ans. Le Japon — le pays de la longevite par excellence — est depasse par cette peninsule tropicale.

Ce que Nicoya m’enseigne
J’ai beaucoup reflechi a Nicoya ces dernieres annees. Ce qui me touche, c’est l’unite de cette longevite. Ce n’est pas un facteur isole — ce n’est ni l’eau, ni les haricots, ni la foi. C’est tout ensemble. C’est un mode de vie ou le corps, l’esprit, les liens sociaux et l’ancrage dans une histoire partagee forment un tout coherent.
Nous vivons dans un monde ou tout est segmente. On va chez le medecin pour le corps, chez le psy pour l’esprit, sur les reseaux sociaux pour les liens. A Nicoya, tout ca est indissociable. Le repas est un acte de sante, de partage et de priere a la fois.
Tu n’as pas besoin de vivre au Costa Rica pour t’en inspirer. Mais tu as besoin de te poser la question que se posent les centenaires de Nicoya chaque matin : quel est mon plan de vida ? Pourquoi je me leve aujourd’hui ?
Si tu as une reponse, tu es deja sur le bon chemin.
— Renee L.