Il y a des histoires qui ressemblent a des contes. Celle de Stamatis Moraitis en est une — sauf qu’elle est vraie, documentee, et qu’elle a fait le tour du monde.

En 1976, Stamatis a 60 ans. Il vit aux Etats-Unis depuis des decennies, travaille dur, fume, mange americain. Un jour, neuf medecins lui annoncent la meme chose : cancer du poumon en phase terminale, six a neuf mois a vivre. On lui propose de la chimiotherapie. Il refuse. Il fait ses calculs : un enterrement aux Etats-Unis coute une fortune. A Ikaria, son ile natale, ca coutera 200 dollars. Il decide de rentrer mourir chez lui.

Il ne mourra que 37 ans plus tard, en 2013, sans aucune trace de cancer dans le corps. Il avait entre 98 et 102 ans — lui-meme ne connaissait pas son age exact.

Quand Dan Buettner a raconte cette histoire dans le New York Times Magazine en octobre 2012, sous le titre The Island Where People Forget to Die, le monde entier a decouvert Ikaria. Et moi avec.

Une ile ou le temps n’a pas la meme forme

Ikaria est une ile grecque de la mer Egee, environ 10 000 habitants, coincee entre Samos et Mykonos mais a des annees-lumiere de l’agitation touristique. Elle fait partie des cinq Zones Bleues identifiees par Buettner — ces endroits de la planete ou l’on vit statistiquement plus longtemps et en meilleure sante que partout ailleurs.

Les chiffres sont saisissants. Selon l’etude epidemiologique menee par l’Universite d’Athenes en 2009 sous la direction du Pr Demosthenes Panagiotakos, un Ikarien sur trois depasse les 90 ans. Les habitants vivent en moyenne huit a dix ans de plus que les Americains, avec deux fois moins de maladies cardiovasculaires, beaucoup moins de cancers, et un taux de demence quasi inexistant. Chez les plus de 85 ans, moins de 10 % developpent la maladie d’Alzheimer, contre pres de 50 % aux Etats-Unis.

Mais ce ne sont pas les chiffres qui m’ont marquee. C’est le mode de vie.

Pas de reveil. Pas de retraite. Pas de stress.

A Ikaria, personne ne met de reveil. On se leve quand le corps le decide. On fait la sieste l’apres-midi — une vraie sieste, pas un micro-somme de 10 minutes devant un ecran. Les etudes sur les participants de plus de 90 ans confirment que la majorite pratique la sieste quotidiennement et rapporte des niveaux de depression extremement bas.

Il n’y a pas de concept de retraite. Personne ne s’arrete. Un homme de 85 ans taille sa vigne. Une femme de 90 ans prepare des feuilles de vigne farcies pour les voisins. On n’a pas de mot pour dire « je suis a la retraite ». On a simplement des choses a faire, des gens a nourrir, un jardin a entretenir.

Stamatis, quand il est rentre mourir a Ikaria, a commence par dormir — beaucoup. Puis il a plante un potager pour que sa femme puisse en profiter apres sa mort. Il est alle a l’eglise. Il a retrouve ses amis d’enfance. Il a recommence a boire du vin local le soir. Il a pris du soleil. Et petit a petit, il s’est senti mieux. Puis bien. Puis en pleine forme.

Coucher de soleil sur la plage de Messakti a Ikaria, Grece

Le the de la montagne et l’huile d’olive : une pharmacie dans le placard

L’alimentation ikarienne, c’est le regime mediterraneen pousse a son expression la plus pure. Huile d’olive a chaque repas — les participants de plus de 80 ans de l’etude d’Athenes en consomment cinq a sept fois par semaine. Des legumes, des fruits, des haricots, des pommes de terre. Tres peu de viande — peut-etre une ou deux fois par semaine, et souvent du poisson. Du lait de chevre plutot que de vache. Du miel local.

Mais la vraie particularite d’Ikaria, ce sont les herbes. L’ile est couverte de plantes sauvages — sauge, romarin, oregano, menthe, fenouil, camomille — et les Ikariens en font des tisanes qu’ils boivent tous les jours, plusieurs fois par jour. La plus celebre est le the de la montagne, fait a partir de Sideritis, une plante dont le nom grec signifie litteralement « celui qui est fait de fer ».

Ces tisanes agissent comme des diuretiques doux, ce qui contribue a faire baisser la tension arterielle — l’une des raisons pour lesquelles les maladies cardiovasculaires sont si rares sur l’ile. Le romarin, riche en antioxydants et en flavonoides, est associe a une protection contre la demence. La sauge est utilisee contre les refroidissements depuis des generations. Le the de montagne (Sideritis scardica) a fait l’objet d’etudes scientifiques montrant des effets positifs sur les capacites cognitives et l’humeur.

Ce n’est pas de la medecine alternative. C’est de la medecine ancestrale, validee par la science moderne.

Sideritis scardica, la plante du the de la montagne grec, liee a la longevite des Zones Bleues

Les horta : ces mauvaises herbes qui prolongent la vie

Il y a un mot grec que j’adore : horta. Ce sont les herbes sauvages que l’on cueille dans les collines — pourpier, pissenlit, fenouil sauvage, chicoree — et que l’on fait bouillir avec un filet d’huile d’olive et un trait de citron. A Ikaria, c’est un plat de base. En France, on appellerait ca des mauvaises herbes.

Ces plantes sont des bombes nutritionnelles. Riches en fibres, en mineraux, en antioxydants, pauvres en calories. Les Ikariens les mangent presque quotidiennement. Et ils ne le font pas par vertu dietetique — ils le font parce que c’est bon, parce que c’est gratuit, parce que c’est ce que leurs grands-parents faisaient.

Je trouve ca beau, cette idee que la sante n’est pas un effort, mais une habitude heritee. Personne a Ikaria ne compte ses calories ou ne consulte une application de nutrition. La sante est dans la terre, dans la cuisine, dans la repetition tranquille des gestes.

La vraie recette : le lien social

Mais si tu ne devais retenir qu’une seule lecon d’Ikaria, ce ne serait ni le the de montagne ni l’huile d’olive. Ce serait le lien.

A Ikaria, les gens passent leur vie ensemble. On partage les repas. On partage le vin. On partage les nouvelles, les joies, les deuils. Il y a des fetes de village — les panigiria — ou tout le monde danse, des enfants aux arriere-grands-parents. On ne laisse personne seul.

Buettner l’a compris : la solitude tue. Litteralement. Les etudes le confirment — l’isolement social est un facteur de risque de mortalite comparable au tabagisme. Et a Ikaria, l’isolement n’existe pas. Meme les plus ages sont integres dans le tissu quotidien du village. On leur rend visite. On leur apporte a manger. On leur demande leur avis.

Stamatis n’a pas gueri grace a un regime miraculeux. Il a gueri parce qu’il a retrouve une raison de se lever le matin, des gens a qui parler, un rythme de vie qui laissait de la place au repos, au soleil, au plaisir. Il a gueri parce que le stress qui le tuait a fondu comme neige au soleil.

Ce qu’Ikaria m’a appris (sans y aller)

Je n’ai jamais mis les pieds a Ikaria. Mais cette ile m’accompagne depuis des annees, comme une boussole.

J’ai 70 ans. Je pratique le yoga et la randonnee depuis trente ans. J’ai essaye des dizaines de « methodes » pour bien vieillir — des complements alimentaires aux regimes a la mode, des jeunes intermittents aux applications de meditation. Certaines choses m’ont aidee. Beaucoup n’ont servi a rien.

Ce qui a vraiment change ma vie, c’est exactement ce que font les Ikariens sans y penser : ralentir.

Ralentir, ca veut dire ne pas se reveiller avec une alarme quand on n’a nulle part ou aller. Ca veut dire prendre le temps de boire son the en regardant par la fenetre. Ca veut dire marcher sans but, cuisiner sans se presser, appeler une amie sans regarder l’heure. Ca veut dire dormir quand on est fatigue — pas quand l’horloge dit qu’il est l’heure.

Je me suis longtemps sentie coupable de ralentir. Comme si ne rien faire, c’etait gacher du temps. Ikaria m’a appris le contraire : le temps qu’on ne remplit pas, c’est le temps qui nous repare.

La grande lecon d’Ikaria, ce n’est pas un secret dietetique ou un supplement miracle. C’est une verite simple et un peu derangeante pour nos societes occidentales : le stress tue plus que l’alimentation ne guerit. Tu peux manger bio, faire du sport, prendre toutes les vitamines du monde — si tu vis dans l’anxiete permanente, la course contre la montre et la solitude, ton corps finira par lacher.

A l’inverse, tu peux boire du vin, manger du fromage de chevre et ne jamais voir un medecin — si tu dors bien, si tu ris tous les jours, si quelqu’un t’attend pour diner, tu as de bonnes chances de souffler tes cent bougies.

C’est agacant, non ? Parce que ca signifie que la reponse n’est pas dans un produit, un regime ou une technique. Elle est dans la facon dont on construit sa vie. Et ca, c’est beaucoup plus difficile a vendre qu’un complement alimentaire.

Tisane de the de la montagne grec (Sideritis), boisson quotidienne des centenaires d'Ikaria

Une ile, pas un mode d’emploi

Je ne te dis pas de tout plaquer pour aller vivre en Grece. Ce que je te dis, c’est de te poser une question simple : qu’est-ce qui, dans ta vie, ressemble a Ikaria ? Quels sont tes moments sans agenda ? Tes repas partages ? Tes promenades sans destination ? Tes conversations inutiles qui durent des heures ?

Si tu n’en trouves pas, c’est peut-etre le signe que quelque chose doit changer. Pas tout. Pas d’un coup. Mais un peu. Une tisane au lieu d’un cafe. Une marche au lieu d’un scrolling. Un coup de fil au lieu d’un message. Une sieste au lieu d’un podcast.

Stamatis Moraitis est rentre a Ikaria pour mourir. Il y a trouve la vie. Peut-etre que le secret, c’est justement d’arreter de chercher des secrets — et de simplement vivre.

— Renee L.